Le marché se restructure

Licenciements massifs, offres en chute, contre-signaux. Les données brutes d'un marché en pleine recomposition.

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Le chapitre précédent parlait des juniors. Mais c'est pas que les juniors. Le marché entier bouge.

Qui coupe, et pourquoi

Les restructurations se comptent en milliers. Block a coupé 4 000 postes, le CEO l'a dit texto : c'est l'IA. Microsoft, 15 000. Amazon, deux vagues successives : 14 000, puis 16 000. Au total, plus de 245 000 licenciements tech dans le monde en 2025, dont 54 000 aux États-Unis citant l'IA comme facteur.

Klarna a été le cas d'école. Réduction de 5 500 à environ 3 500 employés par attrition, avec un objectif de 2 000, en remplaçant les postes par de l'IA. Puis retour en arrière : ils réembauchent. Le retournement est un signal autant que la coupe initiale.

Y'a un truc à garder en tête : la causalité n'est pas toujours nette. L'IA arrive en même temps que la correction post-bulle 2021. Les boîtes qui avaient surembauché pendant le COVID cherchaient déjà à couper. L'IA sert de justification commode pour des décisions qui auraient peut-être eu lieu de toute façon. Les deux forces agissent en même temps, et personne ne peut dire avec certitude combien vient de l'une ou de l'autre.

Ce qui est sûr : le récit "on remplace par l'IA" plaît au board. C'est plus facile à vendre qu'un "on avait trop embauché." Dans la tech, on appelle ça du AI washing : coller le mot IA sur une décision pour la rendre acceptable.

Le marché dev en chiffres

Côté offres d'emploi, la chute est mesurée. Aux États-Unis, -35% par rapport à avant le COVID. En France, le ralentissement est moins marqué, mais la direction est la même.

Et puis il y a les signaux inverses. IBM triple ses embauches de juniors. Le BLS maintient des prévisions de croissance de +15% sur dix ans. CompTIA projette 371 000 nouvelles positions tech en 2025, dont 156 000 en software engineering.

Le marché n'est pas mort.

Tout dépend d'où tu regardes

Le marché se comprime et s'étend en même temps. Les mêmes données, et pourtant des réalités complètement différentes selon qui tu es et où tu travailles.

Par rôle

Les offres pour les profils seniors ont augmenté de 4% entre 2024 et 2025. Celles pour les juniors ont baissé de 7%. En 2025, seules 18% des offres tech aux US acceptent des candidats avec un an d'expérience ou moins.

Les seniors qui intègrent l'IA cumulent l'avantage du terrain et de l'outil. Leur valeur monte. Les juniors, le chapitre précédent en a parlé.

Et puis il y a le segment dont personne ne parle : les mid-level.

Ils ont trois à sept ans d'expérience. Assez pour être autonomes, pas assez pour avoir traversé plusieurs cycles techno. Assez chers pour qu'on regarde leur poste de près, pas assez seniors pour qu'on les juge indispensables. Quand une boîte automatise les tâches répétitives, c'est leur quotidien qui disparaît en premier. Quand elle investit sur les profils stratégiques, c'est au-dessus d'eux. Le junior coûte rien. Le senior est irremplaçable. Le mid-level, lui, doit prouver tous les jours qu'un agent ne peut pas faire son job.

C'est l'angle mort de toutes les analyses, et c'est peut-être le profil le plus exposé.

Par secteur

La big tech coupe. C'est le chiffre qu'on voit partout. Mais en parallèle, les startups IA absorbent 202 milliards de dollars d'investissement en 2025. Les embauches en IA et ML ont bondi de 88% en un an.

Les entreprises traditionnelles accélèrent leur passage au numérique. Embauches tech en hausse de 23%. JPMorgan recrute activement des ingénieurs logiciels et des spécialistes IA. La plupart commencent à peine. Le chantier est encore énorme.

Le consulting coupe aussi. McKinsey prévoit de retirer 10% de son effectif. Deloitte, EY, KPMG sont passés par des vagues similaires. Accenture restructure vers l'IA.

Y'a aussi les niches qui explosent. La cybersécurité a 4,8 millions de postes non pourvus dans le monde. Le salaire médian en IA/ML dépasse les 187 000 dollars.

Le marché ne se contracte pas. Il se polarise. Certains secteurs perdent des postes que d'autres créent, mais pas au même endroit ni pour les mêmes profils.

Par géographie

La Silicon Valley a perdu 80 000 emplois tech en deux ans. Mais depuis mi-2024, Nvidia, Meta et Apple y ont recréé 15 000 postes. La Valley se vide et se remplit en même temps, mais pas avec les mêmes gens. Les postes supprimés étaient généralistes, ceux créés demandent une spécialisation IA.

En France, les startups IT ont créé des emplois nets depuis début 2024. Les développeurs restent parmi les profils les plus recherchés. Le ralentissement est là, mais c'est pas la même ampleur qu'aux US.

En Inde, c'est brutal. Les quatre plus gros exportateurs IT (TCS, Infosys, Wipro, HCL) sont passés de 225 000 à 60 000 embauches de diplômés en un an. Moins 73%. Le marché indien absorbe le choc en premier parce qu'il était le plus exposé aux tâches automatisables.

L'Europe manque 10 millions de spécialistes numériques pour atteindre ses objectifs 2030. Le marché européen est en pénurie pendant que d'autres licencient. Même métier, pas la même réalité.

Ce que les chiffres ne disent pas seuls

L'outil qui devait libérer du temps n'a pas tenu sa promesse. Les attentes montent avec la vélocité. Tu produis plus vite, on t'en demande plus. Le gain net est proche de zéro.

Et la confiance dans les outils IA elle-même recule. De 40% à 29% en un an. La favorabilité générale des devs envers l'IA est passée de 72% à 60%. Ceux qui utilisent l'IA au quotidien se sentent plus en sécurité dans leur emploi, mais ils sont aussi ceux qui mesurent le plus l'écart entre la promesse et la réalité.

Un terrain que personne ne maîtrise

Des idées, tout le monde en a. Mais rien n'a le temps de mûrir. L'outil change de forme plus vite que les pratiques ne se stabilisent. Certaines boîtes font des petits paris prudents. D'autres misent tout. Dans les deux cas, c'est un pari. Et l'exécution dépend pas de l'IA elle-même, mais de comment on la branche sur ce qui existe déjà. Les guides d'aujourd'hui seront obsolètes demain. Tant qu'une vraie discipline n'émerge pas, le marché continuera de tanguer.

Quand le process de livraison n'arrête pas de changer de forme, qu'est-ce que ça fait à la qualité de ce qu'on livre ?


Références