D'où viendront les devs de demain ?
On a dit à une génération entière d'apprendre à coder. Le marché se ferme sous leurs pieds.
Le chapitre précédent posait une question : dans un marché qui se contracte, qu'est-ce qui justifie ta place ?
C'est une question pour ceux qui sont déjà là. Ceux qui ont un poste, de l'expérience, un réseau. Mais y'a une catégorie de gens pour qui la question ne se pose même pas. Parce qu'ils n'ont jamais eu la place.
Apprenez à coder
En 2013, Obama participait à la Hour of Code. Il écrivait une ligne de JavaScript dans un tutoriel Frozen. Le message était simple : le futur appartient à ceux qui codent. Le gouvernement américain a demandé 4 milliards pour l'éducation en informatique.
Le message a été entendu. Les diplômes en CS ont doublé en dix ans. De 51 000 à 112 000. Les bootcamps ont explosé. Trois mois de formation, une promesse d'emploi, des milliers de dollars de frais. Une industrie entière construite sur l'idée que coder, c'est la compétence du futur.
Et maintenant le marché se ferme sous leurs pieds. Les bootcamps ferment en série. Plus d'une douzaine entre 2023 et 2025. Les institutions construites pour livrer la promesse meurent avant les gens qu'elles formaient.
L'ironie : coder, c'est la partie que l'IA fait le plus vite.
Ce qui se passe maintenant
Stanford a analysé les fiches de paie de millions de travailleurs. L'emploi des développeurs de 22 à 25 ans a chuté de 20% depuis fin 2022. Les 30 ans et plus, eux, ont progressé de 6 à 12% sur la même période.
Les 15 plus grosses boîtes tech n'embauchent plus que 7% de nouveaux diplômés. C'était 14% avant la pandémie. Divisé par deux.
La phrase qui résume tout, c'est celle d'un ingénieur senior cité par CIO.com : "Pourquoi embaucher un junior à 90 000 dollars quand GitHub Copilot coûte 10 dollars par mois ?"
37% des managers préfèrent utiliser l'IA plutôt qu'embaucher un junior. En Inde, 80% des diplômés en ingénierie n'ont ni offre d'emploi ni stage.
C'est pas un problème local.
À qui profite le buzz
Tout ça est stratégiquement incohérent. Le CEO d'AWS lui-même le dit : remplacer les juniors par l'IA, c'est "une des choses les plus stupides que j'ai entendues." Les juniors sont les employés les moins chers. Ils sont les meilleurs utilisateurs de l'IA. Et sans eux, on ne sait pas qui reprend la relève dans dix ans. Peut-être qu'on n'aura plus besoin d'autant de monde. Peut-être que si. Personne ne sait vraiment.
Alors pourquoi tout le monde pousse dans cette direction ?
Parce que le récit "l'IA remplace les devs" vend. Ça vend des licences, des formations "prompt engineering", des réorgs au board. Le buzz n'est pas un diagnostic. C'est un produit.
Le MIT Technology Review a interviewé plus de 30 devs, dirigeants et chercheurs. Leur conclusion : les gains de productivité de l'IA sont peut-être illusoires. Certains commencent à se demander si les résultats attendus ne sont pas largement surestimés. L'étude la plus rigoureuse à ce jour, menée par METR en 2025 sur des devs expérimentés, a mesuré que l'IA augmentait leur temps de complétion de 19%. Les mêmes devs estimaient gagner 24%. L'écart entre ce qu'on croit et ce qu'on mesure est énorme.
La rupture est réelle. Mais le gain est conditionné à une maîtrise de toute la chaîne de production avec l'IA, et cette chaîne est encore incomplète et immature. Le code généré produit 1.7 fois plus de bugs que le code humain. L'engouement accélère la maturité des outils, mais il alimente aussi la course et le FOMO. 63% des décideurs IT admettent adopter l'IA par peur d'être largués. Cette pression de "si tu bouges pas maintenant, t'es mort."
Déléguer avant de savoir
Y'a un problème plus profond que le marché.
Microsoft et Carnegie Mellon ont étudié 319 travailleurs. Ceux qui font le plus confiance à l'IA sont ceux qui réfléchissent le moins à ce qu'elle produit. Une pensée critique qui s'atrophie sans qu'on s'en rende compte.
Un dev néerlandais a utilisé l'IA tous les jours pendant des mois. Quand il a lancé un side project sans, il s'est retrouvé bloqué sur des trucs qui étaient instinctifs six mois plus tôt. Les gestes qu'il ne pratiquait plus étaient partis.
Et le détail qui fait mal : les propres ingénieurs d'Anthropic, la boîte qui construit Claude, signalent que leurs compétences rouillent.
C'est comme les vidéos courtes et la concentration. Quand tu t'habitues à consommer de l'information en fragments de 15 secondes, lire en profondeur devient un effort. C'est pas que l'outil est mauvais. C'est que si t'as jamais musclé ta concentration, t'as rien à déléguer. Tu délègues du vide.
Même mécanique avec le code. Sauf que l'IA demande plus de lecture que le code écrit à la main. Ton propre code, tu le comprends en l'écrivant. Le code généré, tu dois le comprendre en le lisant. C'est plus dur, pas plus facile.
À l'instant où on valide sans comprendre, c'est là que l'érosion commence.
D'où viennent les devs de demain ?
Les tâches qu'on donnait aux juniors, c'était pas des corvées. Bug fixes, tests unitaires, CRUD, documentation. C'était le cursus d'apprentissage. T'apprenais le système en le réparant. T'apprenais l'architecture en ajoutant un petit bout dessus. T'apprenais la review en te faisant reviewer.
Si l'IA fait ce travail, les juniors n'apprennent jamais.
L'organisation devient creuse. Lourde en haut, vide en bas. Le mentorat disparaît parce que le premier réflexe quand t'as une question, c'est plus d'aller voir un collègue. C'est de demander à l'IA. Même chez Anthropic, c'est ce qu'ils observent.
Si chaque boîte arrête de former des juniors en comptant sur les autres pour le faire, personne ne forme personne. Et dans dix ans, on se battra pour les mêmes devs vieillissants en se demandant d'où vient la pénurie.
Les futures pépites
Les données sont sombres. Mais y'a un truc que les chiffres ne captent pas.
Ceux qui traversent cette période en construisant leur esprit critique et leur compréhension des systèmes, tout en intégrant l'IA dans leur apprentissage, ils sortent avec un profil qui deviendra probablement la norme. Aujourd'hui, les devs expérimentés ont l'avantage du terrain. Dès qu'ils intègrent l'IA dans leur façon de bosser, ils cumulent ce que personne d'autre n'a encore.
L'ordre compte. Comprendre d'abord, déléguer ensuite. Pas l'inverse. Celui qui délègue avant d'avoir construit ses fondations n'amplifie rien. Il automatise du vide.
Pour ceux qui débutent, c'est un territoire que personne n'a encore cartographié. Pas de cursus adapté, pas de parcours type, pas de senior qui est passé par là avant eux. Mais ceux qui le traversent, qui apprennent comment un système tient ensemble avant de demander à une machine de le construire, ils arrivent au même endroit. Cette expertise deviendra sûrement la prochaine niche, comme ça l'a été avec l'assembleur quand les langages de haut niveau sont arrivés. Sauf que la portée de l'IA est tellement large qu'il est très difficile de prédire à quoi ça ressemblera vraiment. C'est pas une garantie. Mais c'est un point de départ que personne d'autre n'a.
Références (14 sources)
- Obama White House — Hour of Code, 2013-2016
- National Student Clearinghouse — diplômes CS
- Stanford Digital Economy Lab — Brynjolfsson et al., août 2025
- IEEE Spectrum — emploi junior, déc 2025
- CIO.com — sept 2025
- SignalFire — State of Tech Talent, 2025
- Entrepreneur — Matt Garman, CEO AWS, août 2025
- MIT Technology Review — déc 2025
- METR — AI coding tools study, juillet 2025
- CodeRabbit — AI vs Human Code, 2025
- ABBYY — FOMO adoption survey, 2024
- Microsoft / Carnegie Mellon — AI & Critical Thinking, 2025
- Luciano Nooijen — AI code editors
- Anthropic Research — 2025